Le blog de michel koppera

« LA PEAU » de  Curzio MALAPARTE (1898-1957)

Le roman est paru en France aux Editions Denoël en 1949. Il a pour cadre la libération de l’Italie par les forces alliées en 1943, et plus particulièrement la ville de Naples. Le narrateur, Malaparte lui-même, est alors agent de liaison aux côtés des Américains. Son récit est une violente critique du comportement des « libérateurs » qui débarquent en Europe sans aucuneréelle connaissance de ses mœurs, coutumes et règles de vie.

L’extrait que j’ai choisi est représentatif de cette méconnaissance. La scène se passe à Naples où une jeune vierge est exhibée, moyennant finance évidemment, aux GI. Ce texte se trouve dans le chapitre intitulé «  La vierge de Naples »

 

« Au bord du lit une jeune fille était assise ; elle fumait.

Elle était assise, les jambes pendantes, et fumait d’un air absorbé les coudes appuyés sur les genoux, le visage dans le creux de la main. Elle paraissait très jeune, mais ses yeux étaient vieux, un peu fanés. (…) Ses lèvres charnues, agrandies par un violent trait de rouge, donnaient quelque chose de sensuel et d’insolent à la délicate tristesse d’icône de son visage. Habillée de soie rouge, sobrement décolletée, elle portait des bas couleur chair et balançait ses petits pieds charnus enfilés dans une paire de savates de feutre noir, déformées et déchirées.(…)

Elle fumait en silence, regardant fixement du côté de la porte, avec une indifférence orgueilleuse. Malgré l’insolence de sa robe de soie rouge, de sa coiffure baroque, de ses grosses lèvres charnues, et de ses savates percées,sa vulgarité n’avait rien de personnel (…) Nous étions une dizaine dans la pièce. J’étais le seul Italien. Personne ne parlait.

- That’s all. The next in five minutes, dit la voix de l’homme qui se tenait sur le seuil, derrière le rideau rouge : puis l’homme passa sa tête dans la pièce à travers la fente du rideau, et ajouta : -Ready ? Prête ?

La jeune fille jeta sa cigarette, prit du bout de ses doigts le bord de sa jupe et la souleva lentement : d’abord apparurent ses genoux doucement gainés par la soie de ses bas, puis la peau nue des cuisses, puis l’ombre du pubis. Elle demeura un instant dans cette attitude, triste Véronique, le visage sévère, la bouche méprisante. Puis, se renversant lentement en arrière, elle s’étendit sur le lit et écarta doucement les jambes. Comme fait l’horrible langouste en amour, quand elle ouvre lentement les tenailles de ses pattes, en regardant fixement le mâle de ses yeux ronds, noirs et luisants, puis reste immobile et menaçante, ainsi fit la jeune fille, ouvrant lentement les tenailles roses et noires de ses chairs, et restant immobile, les yeux fixés sur les spectateurs. Un profond silence régnait dans la pièce.

- She is a virgin. You can touch. Put your finger inside. Only one finger. Try a bit. Don’t be afraid. She doesn’t bite. She is a virgin. A real virgin, dit l’homme en passant la tête dans la pièce à travers la fente du rideau.

Un nègre allongea sa main, et fit l’essai avec le doigt. Quelqu’un rit, et on eût dit qu’il se lamentait. La « vierge » ne bougea pas, mais fixa le nègre avec un regard plein de haine et de peur. Je regardai autour de moi : tous étaient pâles, pâles de peur et de haine.

- Yes, she is like a child, dit le nègre d’une voix rauque, faisant tourner lentement son doigt.

- Get out your finger, dit la tête de l’homme enfilée dans la fente du rideau rouge.

-Really, she is a virgin, dit le nègre en retirant son doigt.

Brusquement, avec une bruit étouffé des genoux, la jeune fille referma ses jambes, se releva d’un coup de reins, baissa sa jupe, et d’une main leste arracha la cigarette de la bouche d’un matelot anglais qui se trouvait près du lit. »

  

Jeu 27 aoû 2009 Aucun commentaire